Le monde impitoyable des abeilles

La ruche forme une société fascinante, régie par des codes et une multitude d’enjeux. A bien des égards, nous pouvons y voir le reflet de notre propre société avec ses rouages, ses conflits et parfois, ses traitements cruels.

A l’exception faite que l’abeille, contrairement à l’Homme, est dépourvue de raison. Ainsi, les destinées tragiques au sein de la ruche ne sont que le fruit d’un indispensable instinct de survie.

1) Lutter pour survivre

La violence est partout alentours. Chaque sortie est synonyme de danger. Le butinage ou l’essaimage sont de périlleuses missions dont nul ne peut garantir le succès. Le retour dans la colonie n’est jamais certain.

En cause, les nombreux prédateurs qui guettent les abeilles, les cernant de toutes parts : le frelon, la guêpe, le philanthe, la fourmi, le clairon des abeilles, le cétoine, le méloé, le pou des abeilles, la fausse teigne, le papillon sphinx tête de mort, la couleuvre, les lézards gris et verts, le guêpier, la mésange, le pivert, la bondrée apivore, l’hirondelle, l’ours, le blaireau, la souris, le martre et toutes sortes de rongeurs.

Sans compter les ennemis microscopiques, dont l’attaque est bien plus sournoise ; une vingtaine de virus, deux bactéries (la loque européenne et la loque américaine), des acariens s’attaquant au tube digestif ou aux trachées.

Le plus redoutable d’entre eux et le plus meurtrier est sans conteste le varroa qui suce l’hémolymphe, méritant ainsi son surnom de « vampire de l’abeille ». Cette violence, on la retrouve au sein-même de la ruche où la lutte pour la survie se poursuit et constitue le leitmotiv de la colonie.

2) Il ne peut y avoir qu’un seul chef

Lorsqu’une colonie perd sa reine ou prépare un essaimage*, elle doit se remérer ; c’est-à-dire faire naître une nouvelle reine pour la ruche. Plusieurs nymphes se trouvant dans des cellules dites royales sont alors nourries  de gelée royale exclusivement et ce, simultanément.

Tandis que les larves « ordinaires » sont nourries après 3 jours d’une bouille de nectar et de pollen, le régime spécial à la gelée royale va permettre de développer les organes sexuels des futures reines, les rendant ainsi fertiles contrairement aux autres abeilles de la colonie. 

Plusieurs reines se trouvent donc en préparation pour succéder à la reine sortante ou manquante. La première reine éclose partira à la chasse des autres cocons pour tuer les concurrentes, soit directement dans leurs cellules, soit en les combattant si elles ont éclos à leur tour.

Cette lutte pour le pouvoir, omniprésente chez les Hommes, renferme des enjeux biens plus grands que nos simples objectifs matériels, notre amour pour la domination de l’autre ou le contentement des égos ; il en va de la survie du groupe. Le rassemblement autour d’un chef et le dévouement à la souveraine est une question de vie ou de mort. Mais la reine n’est pas une reine-gouverneur, elle est une reine-mère.

Elle est continuellement entourée d’abeilles ouvrières qui répondent à tous ses besoins, lui donnent à manger et de débarrassent de ses déchets. Sa seule fonction est de servir de reproducteur. Les traitements de faveur auxquels elle a droit sont justifiés uniquement par sa fécondité.

3) Pas de place pour les sentiments

La fécondité de la reine-mère est le résultat de son vol nuptial. Au cours de cette étape cruciale qui advient lors de son unique sortie vers le dixième jour de son existence, elle remplira sa spermathèque pour consacrer ensuite le reste de sa vie dans l’enceinte de la ruche à pondre chaque jour l’équivalent de son poids, soit entre 1500  et 2000 œufs.

Les mâles faux-bourdons quant à eux, qui auront réussi l’exploit de féconder la reine en plein vol, y laisseront la vie, les organes génitaux arrachés à la fin de l’accouplement.

4) Supprimer les faibles

Comment sont perçus les anciens dans une société qui prône la jeunesse éternelle, l’efficacité à toute épreuve, où l’on existe que si l’on est « utile » et rentable ?

Chez les abeilles, la reine communique avec le reste de la colonie grâce aux phéromones qu’elle répand en permanence dans la ruche avec son odeur, ses antennes et sa bouche. 

Les ouvrières auxiliaires collectent et distribuent la phéromone mandibulaire royale, phéromone qui empêche les ouvrières de démarrer la construction de cellules royales. Il semblerait que la baisse de transmission des phéromones de la reine soit le facteur déterminant le remplacement et, de ce fait, induisant la construction de cellules royales.

Une fois installée à la suite de son vol nuptial, la reine pond en permanence de février à septembre.

Quand sa spermathèque commence à se vider, elle ne peut plus pondre d’œufs d’ouvrières et sa diffusion de phéromones se modifie. C’est le signe qu’elle ne va pas tarder à être remplacée. On parle de « supersédure » quand la reine des abeilles est remplacée sans essaimage, lorsque celle-ci est malade ou vieillissante.

Les cellules de supersédure sont créées lorsque la reine est présente dans la colonie mais fait mal son travail (baisse de la ponte ou de la diffusion des phéromones royales). Quand une nouvelle reine devient disponible, les ouvrières tuent la reine régnante en se regroupant étroitement autour d’elle pour élever sa température corporelle, ce qui la fait surchauffer et mourir.

5) La productivité ou la mort

Quel sort réservent les humains à celui qui n’est plus productif et dépend du système pour vivre ?

Le faux bourdon, mâle de l’abeille, ne possède pas de dard et ne récolte ni nectar ni pollen. Il ne participe pas au butinage ni aux diverses tâches accomplies par les ouvrières. Son rôle consiste principalement à s’accoupler avec une reine lors du vol nuptial pendant la période estivale.

Les beaux jours passés, il représente donc un fardeau pour la colonie qui lui offre le gîte et le couvert sans aucune contrepartie. Lorsque l’automne arrive, les faux bourdons sont alors massacrés ou chassés (ils iront mourir plus loin) de la ruche par les femelles qui ne souhaitent pas entretenir de bouches inutiles durant l’hiver.

Nous comprenons à travers tous ces exemples que l’intérêt et la survie du groupe primera  toujours sur l’individualité dans la ruche. Tel est le monde des abeilles, parfois impitoyable mais toujours fascinant.

* Essaimage : Lorsque la ruche est en sureffectif et que les conditions optimales sont réunies, une partie de la colonie la quitte avec la reine pour former une nouvelle colonie ailleurs.